Sans productivité, il n'y a pas de durabilité : leçons tirées de l'agriculture et d'Embrapa.

Par Pedro Abel Vieira, Antonio Marcio Buainain et Decio Gazzoni

08.04.2026 | 16h23 (UTC-3)
Pedro Abel Vieira, Antonio Marcio Buainain et Decio Gazzoni
Pedro Abel Vieira, Antonio Marcio Buainain et Decio Gazzoni

Le Brésil est confronté depuis des décennies à un paradoxe troublant : il dispose de talents, de ressources et d’un marché, mais peine à produire davantage et mieux avec les mêmes moyens (SILVA FILHO, 2023). Autrement dit, la productivité – indicateur clé de l’efficacité de l’utilisation du travail, du capital et des ressources naturelles – stagne pendant de longues périodes, freinant la croissance économique à long terme (SILVA FILHO, 2023 ; EASTERLY ; LEVINE, 2001 ; PRESCOTT, 1998).

Ce thème récurrent dans les analyses du développement brésilien ne se limite pas à un simple débat technique. La productivité détermine le revenu, la compétitivité, la capacité fiscale, la qualité de l'emploi et, en définitive, l'éventail des choix du pays (HSIEH, 2015). De ce fait, son rôle central est incontournable.

Parallèlement, l'agriculture brésilienne constitue une exception largement reconnue. Alors que la plupart des secteurs de l'économie affichent des performances modestes, l'agro-industrie a progressé de manière constante, principalement grâce à l'intégration continue de technologies, de sciences appliquées et d'améliorations organisationnelles (BUAINAIN et al., 2014 ; GASQUES et al., 2023). La question pertinente n'est donc pas de savoir si la productivité peut croître au Brésil – elle le peut. La question est plutôt de savoir comment faire de cette exception la norme.

Le succès du secteur agricole n'est pas dû à la chance : il repose sur la stratégie, la science et la continuité.

Les performances de l'agriculture brésilienne ne peuvent s'expliquer par un seul facteur. Elles résultent d'une combinaison de connaissances appliquées aux conditions tropicales, de la capacité de diffusion et d'adoption des technologies, de la coordination institutionnelle entre les acteurs publics et privés et de la persévérance dans le temps – un élément crucial pour des gains de productivité durables (CARBALO et al., 2017).

La productivité ne se développe pas par des actions ponctuelles. Elle résulte de trajectoires technologiques cumulatives, au cours desquelles les producteurs prennent des risques, testent des solutions et fournissent un retour d'information aux systèmes d'innovation (NELSON ; WINTER, 1982). Dans ce processus, les coopératives, les entreprises, les universités, les services de vulgarisation agricole et les politiques publiques – crédit, assurance, infrastructures et réglementation – ont joué des rôles complémentaires, même si leur coordination à court terme n'était pas toujours assurée.

La leçon essentielle n’est donc pas de réduire la réussite de l’agriculture au seul concept abstrait d’« innovation », mais de comprendre comment le secteur a mis en place un cycle relativement complet reliant la recherche, la validation, l’adoption et les gains de productivité concrets. C’est à ce stade que le débat dépasse le cadre sectoriel pour s’inscrire dans une perspective de développement national.

Pourquoi l'innovation n'apparaît pas d'elle-même (et pourquoi cela change tout)

L'innovation émerge rarement spontanément ou sous sa forme définitive. C'est un processus marqué par l'incertitude, l'apprentissage et la sélection au fil du temps. Le principal défi réside non seulement dans la production de connaissances, mais aussi dans la capacité à combler le fossé entre une solution technique et son utilisation productive, en réduisant les risques, les coûts d'adoption et les problèmes de coordination.

Lorsque les politiques publiques abordent la productivité par des mesures fragmentées et discontinues – souvent associées à une protection excessive et à une faible incitation à la concurrence –, l’innovation devient l’exception et non la règle (AGHION et al., 2015). Des gains durables exigent une vision à long terme, une coordination entre les instruments et un partage des risques, créant ainsi les conditions permettant à l’investissement privé de s’ancrer dans des trajectoires d’apprentissage stables.

Embrapa comme institution pilier — et l'écosystème qui a rendu l'innovation productive.

L’expérience de l’agriculture brésilienne démontre l’importance des institutions, notamment lorsqu’elles fonctionnent en réseau et de manière continue. À cet égard, l’Embrapa a joué un rôle unique en tant qu’institution pivot de la recherche appliquée, reliant la recherche, l’expérimentation, l’adaptation régionale et le développement des capacités technologiques (AVILA ; EVENSON, 2010 ; ALVES ; SOUZA ; ROCHA, 2013). Au-delà de la simple production de technologies isolées, sa contribution a consisté à bâtir une véritable « infrastructure invisible » de développement : des ressources humaines qualifiées, des réseaux de recherche, des normes techniques, des stratégies à long terme et des mécanismes de validation qui ont permis de réduire les incertitudes et d’accélérer l’adoption des technologies.

Il est toutefois important d’éviter les interprétations simplistes. La performance de l’agriculture ne s’explique pas uniquement par une seule institution, mais par l’interaction entre producteurs, entreprises, coopératives, universités, services de vulgarisation et un ensemble de politiques qui, même imparfaites, ont soutenu l’investissement, l’apprentissage et le développement à grande échelle. La leçon à retenir n’est donc pas de reproduire l’organigramme d’Embrapa, mais d’en reproduire la fonction : définir en permanence le lien entre savoir et application productive.

La productivité comme enjeu : leçons de l'agriculture pour le Brésil.

La principale leçon tirée du cas Agro est que la productivité ne progresse pas grâce à de bonnes intentions ou à des actions isolées. Elle progresse lorsqu'il existe une orientation stratégique claire, quelques objectifs maintenus dans le temps et des instruments adaptés pour réduire l'écart entre la recherche appliquée, la validation et l'adoption (MAZZUCATO, 2015).

Les politiques axées sur une mission nécessitent une coordination, une définition claire des responsabilités, des ressources adéquates, un suivi et une marge de manœuvre pour rectifier le tir. L'innovation est un processus rarement linéaire qui requiert un niveau minimal de stabilité pour que les entreprises et les producteurs puissent investir (FORAY ; MOWERY ; NELSON, 2012). De plus, la productivité dépend à la fois de la création et de la diffusion des technologies. Dans de nombreux secteurs, le goulot d'étranglement ne se situe pas au niveau du laboratoire, mais dans la capacité à intégrer l'innovation dans les pratiques courantes : tests en conditions réelles, adaptation des solutions, formation du personnel, élaboration de normes et financement du passage à l'échelle industrielle. Cela exige des incitations et des politiques cohérentes qui permettent de surmonter le « gouffre de la mort » de l'innovation entre le prototype et son utilisation productive (OCDE, 2015).

La productivité est une stratégie — et le Brésil dispose déjà d'une méthode éprouvée.

Le Brésil ne surmontera pas sa stagnation productive par des diagnostics répétés ou des programmes fragmentés. La productivité croît grâce à une persévérance stratégique et à un dispositif institutionnel capable de gérer l'ensemble du processus, de la recherche à l'adoption et à la mise à l'échelle. L'expérience agricole démontre que cela est possible et durable (GASQUES et al., 2025). Non pas par magie, mais grâce à une combinaison de science appliquée, de leadership productif, de mise en réseau et de politiques ayant permis de réduire les risques et de renforcer les capacités. Dans ce processus, l'Embrapa s'est distinguée comme une institution pivot en assurant la continuité, la coordination et la concentration des efforts sur ce qui accroît réellement la productivité : l'innovation jusqu'au point d'utilisation.

Comme indiqué d'emblée, la productivité n'est pas un indicateur neutre. Elle détermine le revenu, le bien-être, la qualité de l'emploi et la capacité financière de l'État. La considérer comme un critère de décision efficace exige plus qu'un simple consensus de principe : il faut l'intégrer à la conception, à la mise en œuvre et à l'évaluation des politiques publiques.

Sans gains de productivité durables, tout programme – social, environnemental ou industriel – devient plus fragile et difficile à maintenir. Le principal défi n'est pas le manque d'idées, mais la difficulté de transformer des diagnostics précis en engagements pérennes. Transformer l'expérience du secteur agricole en un programme national de productivité relève aujourd'hui moins d'un défi technique que d'une décision politique.

*Par Pedro Abel Vieira, Chercheur à l'Embrapa, Antonio Marcio Buainain, professeur à l'Institut d'économie de l'Unicamp, e Decio GazzoniChercheur à l'Embrapa

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